Abidjan: l’exposition, « Aimer, rire… mourir », transforme les émotions universelles en matière artistique

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L’amour, le rire et la mort. Trois réalités qui traversent toutes les sociétés, mais que chacun affronte à sa manière. À Abidjan, la Rotonde des Arts Contemporains en fait le point de départ d’une rencontre artistique internationale avec l’exposition « Aimer, rire… mourir », dont le vernissage s’est tenu jeudi 24 septembre 2026.

Jusqu’au 24 octobre, les œuvres de Dourone, Vanly Tiéné, Gourishankar Soni et Kofi Setordji invitent le public à regarder autrement les émotions, les relations humaines et les grandes étapes de l’existence.

Mais derrière les œuvres exposées se trouve une interrogation plus profonde : comment les sociétés utilisent-elles l’art, la parole, le rire et la création pour supporter ce qui les dépasse ?

« Dans ce moment de grande douleur, on a besoin de réconfort »

Pour Yacouba Konaté, directeur de la Rotonde des Arts, l’exposition qui a vu la présence de la ministre de la Culture et de la Francophonie Françoise Remarck, ne pouvait pas faire l’économie d’une réflexion sur la mort.

Le philosophe observe que, dans les sociétés africaines, la disparition d’un proche entraîne la mise en place de tout un ensemble de pratiques destinées à accompagner les familles et à rendre supportable l’épreuve du deuil. « Dans ce moment de grande douleur, on a besoin de réconfort », explique-t-il.

Le langage lui-même participe à cette démarche. La mort est parfois évoquée indirectement : on dit qu’une personne « a été appelée à Dieu », qu’elle « a fait un changement de domicile » ou même qu’elle « nous a fait une blague ».

Pour Yacouba Konaté, cette dernière expression révèle la place particulière du rire dans les mécanismes sociaux de résilience. Dans certaines cérémonies funéraires, rappelle-t-il, les enfants peuvent plaisanter autour de la mémoire du défunt, tandis que les relations de plaisanterie permettent également de faire surgir l’humour au cœur même du deuil. Pour lui, le rire ne nie donc pas la douleur. Il peut devenir une manière de la traverser.

L’art comme autre forme de réconfort

Cette réflexion conduit naturellement Yacouba Konaté vers l’art.

Les tableaux présentés dans l’exposition ne constituent, selon lui, qu’une partie de cette capacité de création à accompagner les sociétés. La musique, les chants et les chorales participent également à ces mécanismes de consolation et de mémoire.

L’art devient alors un espace où l’être humain peut exprimer ce qu’il est parfois difficile de dire directement. C’est, indique-t-il, précisément cette conception qui donne son sens au rapprochement entre aimer, rire et mourir : trois expériences différentes, mais toutes profondément liées à la condition humaine.

Abidjan comme espace de rencontre artistique

La dimension internationale de l’exposition répond également à une ambition assumée de la Rotonde des Arts.

Pour Yacouba Konaté, la Côte d’Ivoire doit pouvoir accueillir « l’excellence tout court » et permettre à des artistes de différents horizons de présenter leur travail, d’échanger avec les créateurs locaux et de rencontrer les jeunes générations.

La programmation réunit ainsi des sensibilités venues de plusieurs continents.

Cette ouverture correspond également à la vocation pédagogique du centre, qui accompagne régulièrement de jeunes artistes et organise notamment des initiatives destinées à favoriser leur émergence.

Dourone : « L’humain est au centre de tout »

Chez Dourone, artiste espagnol, la représentation de la femme occupe une place importante.

Interrogé par  le média Ivoireinter sur cette présence récurrente, l’artiste explique que son intérêt remonte à ses débuts : « Le premier tableau que je peins, c’est ma mère. Je pense que j’ai toujours aimé la femme. »

Mais cette présence féminine s’inscrit dans une réflexion plus vaste. Avec Élodie Arshak, sa partenaire dans la vie comme dans le travail artistique, Dourone développe depuis plusieurs années un univers nourri par les échanges, les sentiments et l’observation des comportements humains.

« La vie en général. Les humains. Les comportements humains, les sentiments, la dualité, la vie, la mort », résume Élodie Arshak lorsqu’elle évoque les thèmes qui traversent son travail. Selon elle, la femme est donc très présente, mais elle n’est pas l’unique sujet. L’humain, au sens large, demeure au centre.

Quand une exposition change aussi le regard de l’artiste

La réflexion autour de la mort semble avoir également transformé le rapport de Dourone à ce thème. Au départ, l’artiste abordait la mort comme la fin de quelque chose. Mais le travail engagé pour cette exposition l’a conduit à remettre en question cette perception. « Maintenant, je ne comprends rien. C’est beaucoup plus compliqué de comprendre maintenant qu’avant », confie-t-il.

Une phrase qui résume peut-être l’une des ambitions de l’exposition : ne pas imposer une définition de l’amour, du rire ou de la mort, mais laisser les œuvres provoquer des interrogations.

« L’art ouvre les frontières »

La diversité des artistes et des parcours prend enfin une dimension symbolique.

Pour l’un des intervenants, cette rencontre montre que l’art peut dépasser les appartenances et les clivages : « L’art n’a pas de couleur. L’art nous libère. L’art ouvre les frontières. »

À travers quatre regards et plusieurs formes d’expression, « Aimer, rire… mourir » propose ainsi au public abidjanais une exposition qui dépasse la simple contemplation esthétique. Elle invite à réfléchir à ce qui rapproche les êtres humains : leur capacité à aimer, à rire face aux épreuves, à créer du sens et, finalement, à affronter leur propre finitude.

Tadina Christina