Liberté de la presse en Afrique : 84 % des journalistes interrogés pratiquent l’autocensure

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La précarité salariale, les menaces, les pressions politiques et les violences numériques fragilisent le travail des journalistes sur le continent. Un rapport de la Fédération des journalistes africains (FAJ), publié le 29 octobre 2026, révèle que 65 % des professionnels interrogés ont été victimes de menaces ou d’intimidations au cours des trois dernières années.
L’indépendance journalistique et la sécurité des professionnels des médias sont mises à rude épreuve en Afrique. Derrière les difficultés économiques auxquelles font face les rédactions se dessine une autre réalité : celle des journalistes contraints de travailler sous pression, parfois sans contrat, sans protection sociale et dans la crainte de représailles.
Cette situation ressort du rapport de la Fédération des journalistes africains (FAJ), intitulé « Le journalisme assiégé : conditions de travail épouvantables et déclin de la liberté de la presse en Afrique », rendu public jeudi 29 octobre 2026.
L’étude repose sur les témoignages de 1 586 journalistes issus de 45 pays des cinq régions du continent. Elle met en évidence les liens entre précarité professionnelle, insécurité et recul de la liberté d’informer.
L’autocensure, conséquence directe des pressions
L’un des enseignements marquants de cette enquête concerne les répercussions des menaces sur le travail journalistique. Selon les résultats, 84 % des répondants reconnaissent pratiquer fréquemment ou occasionnellement l’autocensure. Plus inquiétant encore, 69 % déclarent avoir renoncé à traiter certains sujets par crainte de menaces ou de représailles.
Cette prudence forcée intervient dans un environnement où 65 % des journalistes interrogés affirment avoir subi des menaces ou des actes d’intimidation liés à leur profession au cours des trois dernières années.
Le sentiment de sécurité est particulièrement faible : seuls 17 % des participants disent se sentir toujours en sécurité dans l’exercice de leur métier. À l’inverse, 55 % déclarent se sentir rarement ou jamais en sécurité.
Le rapport fait également état d’au moins 18 journalistes et professionnels des médias tués en Afrique en 2025 en raison de leur activité, selon la Fédération internationale des journalistes (FIJ).
Des journalistes souvent privés de garanties professionnelles
À ces risques s’ajoute une situation économique préoccupante. L’enquête révèle que 61 % des journalistes interrogés estiment que leurs revenus ne leur permettent pas de couvrir leurs besoins essentiels.
Les conditions d’emploi témoignent de cette fragilité : 58 % subissent des retards de paiement, 62 % travaillent sans contrat écrit et 71 % ne bénéficient d’aucune protection sociale. Seuls 4 % déclarent percevoir une rémunération couvrant convenablement leurs dépenses essentielles.
La part importante des travailleurs indépendants illustre également cette précarité. Les pigistes représentent 29 % des personnes interrogées et les collaborateurs ou correspondants indépendants 18 %. Par ailleurs, 53 % des participants ont entre 18 et 34 ans.
Les pressions politiques et judiciaires au premier plan
Le rapport identifie l’ingérence politique comme la principale menace à la liberté de la presse, citée par 29 % des répondants. Elle est suivie des violences contre les journalistes (22 %) et des lois restrictives (18 %).
Parmi les violations directement rapportées figurent les ingérences politiques (68 %), les obstacles à l’accès à l’information (61 %), la censure (57 %), l’intimidation judiciaire (49 %) et les coupures d’Internet affectant le travail des médias (23 %).
Au total, 65 % des journalistes interrogés considèrent que la liberté de la presse est restreinte ou fortement restreinte dans leur pays. Seulement 6 % la jugent « très libre ».
Les violences numériques et les risques spécifiques pour les femmes
La multiplication des menaces dans l’espace numérique constitue une autre préoccupation. Selon l’enquête, 36 % des répondants ont subi du harcèlement en ligne en raison de leur activité professionnelle, 26 % déclarent avoir été victimes de surveillance numérique, 24 % d’abus sexuels en ligne et 21 % de tentatives de piratage.
Pourtant, 63 % n’ont bénéficié d’aucune formation en sécurité numérique.
Les femmes journalistes font face à des risques supplémentaires. Selon 76 % des participants, elles sont particulièrement exposées au harcèlement sexuel, aux violences numériques fondées sur le genre, aux inégalités salariales et aux discriminations professionnelles.
L’insécurité financière alimente l’épuisement professionnel
Les conséquences de cette situation dépassent le cadre de l’activité professionnelle. L’insécurité financière constitue la principale source de stress pour 38 % des répondants, tandis que 24 % évoquent la crainte d’agressions.
Le manque de dispositifs d’accompagnement est également préoccupant : 72 % indiquent que leur lieu de travail ne dispose d’aucun soutien psychologique. En outre, 44 % déclarent connaître fréquemment un épuisement professionnel et 47 % ont déjà envisagé de quitter le journalisme.
La FAJ interpelle les gouvernements et les employeurs
Face à ces constats, le président de la Fédération des journalistes africains, Omar Faruk Osman, appelle les gouvernements, les entreprises de presse et les institutions concernées à prendre des mesures urgentes.
Il plaide notamment pour des rémunérations équitables, la généralisation des contrats écrits, l’accès à la protection sociale et la sécurisation des lieux de travail. Il demande également des enquêtes rapides sur les agressions contre les journalistes afin de lutter contre l’impunité.
La FAJ recommande par ailleurs de réformer les législations susceptibles d’être utilisées pour intimider ou criminaliser les professionnels des médias, de renforcer les mécanismes de protection et de préserver l’indépendance éditoriale. La négociation collective et des mesures spécifiques pour la sécurité des femmes journalistes figurent également parmi ses propositions.
Réalisée avec le soutien du Programme multidonateurs de l’UNESCO sur la liberté d’expression et la sécurité des journalistes, cette enquête met en lumière un enjeu fondamental pour les démocraties africaines : garantir aux professionnels des médias les conditions économiques et sécuritaires nécessaires pour informer librement.
I.inter
